#METOO, #BALANCETONPORC, L’HEURE DU BILAN

A l’automne 2017, l’affaire Weinstein secouait les États-Unis et venait libérer la parole des femmes victimes d’agressions sexuelles aux quatre coins du globe. Les mouvements #Metoo et, en France, #Balancetonporc, étaient lancés.

Un an plus tard, le bilan dressé reste mitigé, surtout en France…

Retour sur le mouvement en 6 dates clés

  • 8 novembre 2016 : Donald Trump, l’homme qui incite à « attraper les femmes par la chatte », devient le 45e Président des États-Unis.
  • 21 janvier 2017 : le lendemain de l’investiture de Donald Trump, des centaines de milliers de personnes se rassemblent dans les grandes villes américaines (et d’autres villes du monde) pour faire entendre leur voix sur les questions des droits des femmes et des communautés LGBT, sur les problématiques d’immigration, d’inégalités raciales et de l’environnement.
  • 5 octobre 2017 : une enquête du New York Times dénonce les agissements de Harvey Weinstein (l’un des plus grands producteurs de cinéma américain) à travers les témoignages de ses victimes.
  • 8 octobre 2017 : Harvey Weinstein est licencié par le conseil d’administration de sa maison de production. Deux jours plus tard, le New Yorker publie les témoignages de 13 autres victimes.
  • 13 octobre 2017 : en France, la journaliste Sandra Muller partage sa propre expérience sur Twitter et dénonce son agresseur en lançant le hashtag #balancetonporc.
  • 15 octobre 2017 : l’actrice Alyssa Milano reprend la campagne Me Too (lancée en 2006 par Tarana Burke pour dénoncer les violences sexuelles) et le transforme en hashtag, invitant les femmes à partager leurs témoignages sur les réseaux sociaux. Il sera repris plus de 200 000 fois le jour même et utilisé par plus de 4,7 millions de personnes en 24h.

 

Aux États-Unis, les femmes s’engagent et les têtes tombent

En un an, le contexte politique américain y étant sûrement pour beaucoup, le mouvement a pris de l’ampleur et n’a jamais faibli. Après la vague de témoignages de femmes évoluant dans l’industrie du cinéma, le mouvement a dépassé Hollywood pour venir faire trembler Wall Street, la Sillicon Valley, le monde politique ou encore le milieu sportif. C’est plus de 250 personnalités qui ont ainsi été publiquement accusées (et pour certaines licenciées, assignées en justice et même condamnées). 

En Janvier 2018, un large groupe de célébrités se réunit derrière le slogan « Time’s Up » afin de lever des fonds et de lancer des actions concrètes pour répondre aux nombreux témoignages déclenchés par Me Too. En plus des violences sexuelles, leur lutte s’étend plus largement au sexisme et inégalités qui gangrènent le pays.

Parmi les mesures et décisions fortes qui ont suivi l’affaire Weinstein, on pourra noter :

  • La demande faite à la NFL (Ligue de Football américain) de cesser l’exploitation des cheerleaders (pom-pom girls), sous-payées et traitées comme des « hôtesses de luxe » depuis des années.
  • Le comité du concours Miss America qui a annoncé que les candidates ne seraient plus jugées sur leur physique et a décidé de supprimer les défilés en maillot de bain de la liste des « épreuves ».
  • La révision et l’abrogation, par certains Etats, des lois qui permettaient aux entreprises d’imposer dans leurs contrats une clause de confidentialité empêchant les potentielles victimes de harcèlement et agression sexuelle de porter plainte lorsqu’elles quittaient leur travail.

Pour autant, tout n’est pas tout rose sur les terres de rêve américain : il y trois jours, Brett Kavanaugh, un juge (dangereusement) conservateur, a été élu à la Cour Suprême (qui arbitre les questions de société les plus importantes aux États-Unis comme l’avortement, la peine de mort ou le port d’armes). Durant les auditions menant à sa nomination, une femme, Christine Blasey Ford, avait pris la parole pour accuser Brett Kavanaugh d’agression sexuelle. Malgré son témoignage douloureux, les débats, les manifestations et une enquête du FBI (apparemment bâclée, selon les démocrates), le juge a tout de même obtenu son siège à la Cour (pour information, les sièges à la Cour Suprême sont attribués à vie !). La parole des femmes, même libérée, n’est donc pas encore toujours entendue. Et certainement pas par leur Président qui s’est empressé de s’excuser auprès de Kavanaugh pour la « souffrance terrible » qu’il a dû endurer… 

Mais loin de baisser les bras et de retomber dans l’ombre et le silence, les femmes continuent leur prise de parole et de pouvoir. A l’approche des midterms (les élections de mi-mandat aux États-Unis), de plus en plus de femmes décident de se lancer en politique. Près de 16 000 femmes auraient fait une demande de soutien auprès de Emily’s List, un groupe aidant les femmes à intégrer le système politique américain. Elles n’avaient été que 920 à en faire la demande pour les élections de 2016.

Loin de s’essouffler, le mouvement semble donc toujours aussi fort et vecteur de changement aux États-Unis. Mais qu’en est-il de notre côté de l’Atlantique ?

 

En France, un bilan bien plus mitigé et décevant

Au pays de l’amour, de la séduction et du romantisme, l’affaire Weinstein et les mouvements de libération de la parole des femmes qui en ont découlé, ont eu des effets bien différents et ont parfois été mal accueillis, car mal compris.

Sandra Muller avoue que lorsqu’elle a lancé le hastag #balancetonporc, sous le coup de la colère, elle ne se doutait pas de l’ampleur que son tweet prendrait. D’abord repris par de nombreuses femmes qui saisissent là l’opportunité de témoigner et de se faire entendre, le hashtag va très vite faire face à une vive critique. Elle témoigne dans une interview pour L’Obs : « La formule n’était pas très élégante, c’est certain, mais un geste inapproprié ou un viol, ce n’est pas très élégant non plus ! »

La population se divise très vite sur le sujet et les détracteurs du mouvement se font entendre. Pour eux, loin d’être bénéfique, il serait perçu comme « anti-hommes » (un terme qui revient souvent lorsque l’on évoque les mouvements féministes) et viendrait mettre fin aux relations hommes-femmes. Manon Garcia, philosophe et autrice d’un essai sur la soumission des femmes, déplore une telle réaction : « (…) Beaucoup d’hommes, très inquiets, perçoivent #MeToo comme un danger pour leurs privilèges, se mettent dans une position victimaire et propagent des absurdités sur ce mouvement. »

Et cette levée de boucliers n’est pas seulement venue des hommes. Dans une tribune publiée dans Le Monde, un collectif de 100 femmes défendait « une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle ». A travers ces lignes, elles minimisaient, justifiaient, voire même pardonnaient, des comportements masculins perçus par beaucoup de femmes comme des agressions (drague lourde, main aux fesses…).

 

Des résultats indiscutables mais un flagrant manque d’action

Il y a quelques jours, la Fondation des Femmes publiait les résultats d’une enquête menée en septembre auprès de 1344 femmes (175 d’entre elles ayant déclaré ne jamais avoir été victimes de violences, seules les réponses des 1169 autres femmes ont été prises en compte) :

  • 71% des femmes ont trouvé le courage de témoigner après l’affaire Weinstein. Pour 96% d’entre elles, témoigner a été une expérience positive.
  • 95,3% de celles qui ont témoigné l’ont fait auprès de leur entourage, 47,2% l’ont fait sur les réseaux sociaux et 15,9% d’entre elles sont entrées en contact avec une association d’aide et soutien aux victimes de violences.
  • Seulement 10,5% de ces femmes ont contacté les services de police ou de gendarmerie et 55,2% d’entre elles se déclarent insatisfaites de leur expérience auprès de ces services.
  • Elles ne sont d’ailleurs que 18% à avoir confiance en la police et la gendarmerie.
  • En ce qui concerne les associations, elles sont celles auxquelles les femmes font le plus confiance (95%). Pourtant, seules 16% de victimes sont entrées en contact avec elles.

Interrogées également sur les actions à mener pour améliorer la prise en charge des victimes, les femmes ont donné la priorité aux suivantes :

  • Former le personnel de police et de gendarmerie.
  • Sensibiliser la population sur la réaction à avoir.
  • Offrir une prise en charge psychologique gratuite aux victimes.
  • Former le personnel de justice.
  • Donner plus de moyens aux associations.
  • Apporter une aide financière aux victimes pour les démarches juridiques.

L’enquête formule donc un bilan en demi-teinte :

« Si l’importance de #MeToo et de l’affaire Weinstein dans le monde entier est indiscutable, les actions réelles qui ont suivi les témoignages #MeToo de femmes ont été décevantes. Les femmes ont certes libéré leur parole, mais les réponses des services publics, et de la société en général, n’ont pas été à la hauteur de leur courage. Il reste encore beaucoup à faire pour assurer que les témoignages #MeToo soient suivis d’actions concrètes. »

On notera d’ailleurs qu’en France pas (ou très peu) d’affaires ont été portées en justice. La raison ? Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes, a sa petite idée : « En France, on fait attention à la présomption d’innocence qui est parfois utilisée abusivement parce que de l’autre côté on a carrément une présomption de mensonge. » S’exprimant au sujet de l’élection de Brett Kavanaugh et revenant sur le mouvement Me Too, Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, déplore que « En France (…) il y a encore des hommes qui sont accusés, avec des témoignages très forts de femmes, de viol ou d’agression sexuelle et, hélas, cela n’entrave en rien leur carrière, leur vie publique, politique ou sociale. »

Ce qui a justement été le cas pour le journaliste Eric Monier, à l’époque directeur de rédaction de LCI qui a été accusé de harcèlement moral et sexuel par Anne Saurat-Dubois, également journaliste. La plainte a été classé sans suite pour cause de prescription, les faits remontants à plus de trois ans. Triste ironie d’ailleurs, quelques semaines plus tard la nouvelle loi contre le harcèlement faisait passer ce délai à 6 ans… Loin d’être affecté par ces accusations, Eric Monier a porté plainte contre Anne Saurat-Dubois pour dénonciation calomnieuse et a même été promu cette année à la direction de la rédaction de TF1.

 

Comment agir à notre échelle ?

Une enquête de RTL auprès la population révèle que « un peu plus de la moitié des Français pensent que ce mouvement n’a rien changé et 70% estiment que la lutte contre les violences faites aux femmes est encore trop insuffisante. »

S’il revient aux pouvoirs publics de prendre des mesures concrètes (comme ça a été le cas avec la verbalisation du harcèlement de rue), chacun peut apporter sa pierre à l’édifice. Tout d’abord en nourrissant le débat, en prenant part à la conversation pour ne pas la laisser s’éteindre et en remettant en question nos propres comportements. Ensuite en réagissant lorsque l’on se trouve témoin d’une situation de harcèlement ou d’agression. Enfin, et surtout, en étant à l’écoute des victimes. Sur ce point, la présidente de la Fondation des Femmes indique quatre phrases à dire lorsqu’une personne se confie à vous :

  • « Je te crois. » Notre rôle n’est pas de remettre en doute leur parole ni de juger.
  • « Il n’avait pas le droit. » C’est lui l’agresseur.
  • « Ce n’est pas de ta faute. » La victime n’est jamais responsable de son agression.
  • « On peut t’aider. » Il y a toujours des moyens de faire en sorte que ça puisse aller mieux.

 

Une parole libérée, des actions à mener

Pour résumer ce (très) long article, on peut constater que le mouvement Me Too/Balance Ton Porc a eu le mérite de libérer la parole des femmes, de mettre en lumière la problématique des violences faites aux femmes et d’ouvrir un dialogue sur ces questions (que ce soit dans la sphère privée ou publique).

Pour autant, en France, le mouvement n’a malheureusement pas débouché sur la grande révolution espérée et attendue par une partie de la population. Alors certes, on ne change pas la société en un an seulement, mais le bilan reste grandement décevant et, comme le soulignait la Fondation des Femmes, loin d’être à la hauteur du courage des femmes qui ont osé témoigner. Un énorme travail reste donc encore à faire du côté des pouvoirs publics, mais également de la population, afin de lutter contre ce fléau.

Et sur ce, je vous laisse avec les mots et la douce voix d’Angèle qui viendront illustrer à merveille ce constat !

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Un commentaire

  1. Sujet difficile , et qui me touche profondément .
    Un chapitre des violences faites aux femmes depuis que le monde est monde et que j’aimerais voir disparaître .
    En attendant ce jour ton article montre à quel point il est difficile de faire bouger les choses malgré tout et que si nous les femmes nous ne continuons pas à dénoncer ces abus , personne d’autre le fera .
    Merci de nous le rappeler…

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